Une randonneuse est née

Laissés seuls à Madère pendant quinze jours, Zoé et moi devions meubler nos journées à des activités plus palpitantes que la vérification de la pompe à eau ou que la vidange d’huile. Nous sommes donc allés dans le quartier marchand pour y trouver une paire de chaussures de marche. Elle était très excitée et heureuse de sa nouvelle acquisition, à un point tel qu’elle les voulait toujours à ses pieds, même si la tenue choisie pour la journée ne correspondait pas toujours au style randonnée. Pour notre première sortie, j’ai trouvé, dans le catalogue des randonnées, une petite levada accessible rapidement avec un des bus inter-cités qui passent devant la marina.
De bon matin, le soleil au rendez-vous, nous partons prendre le bus 96 qui nous mènera à la petite ville d’Estreito de Camara de Lobos. Comme toutes les routes de Madère, celle qu’emprunte l’autobus ne nous laisse pas indifférents : pas une lige droite, pas une section de route qui ne soit bordée d’un côté par une pente abrupte, quand ce n’est pas un précipice qui ne saurait pardonner une seule faute de conduite routière sans se solder par une mort collective assurée. Pas de place pour des trottoirs ou des accotements ; il n’y a de place que pour deux véhicules, lesquels, s’ils sont des poids lourds, doivent se frôler au-delà des limites de la décence pour passer leur chemin, et parfois reculer.
Nous débarquons en vie au village et, épuisés par tant d’émotions, décidons de casser la croûte sur une terrasse avec vue splendide sur la vallée et l’océan sur lequel elle débouche (Nous ne savions pas encore qu’à Madère, peu importe où l’on est, il y un point de vue splendide). Le périple commence en ville, où nous devons monter à travers les rues sur sept cents mètres pour atteindre l’entrée de la levada.

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Une parenthèse s’impose sur les levadas. Les pionniers qui colonisèrent l’île au cours des siècles ont vite compris que celle-ci jouit d’un climat idéal pour la culture puisque la température annuelle moyenne de vingt-et-un degrés ne varie que de deux ou trois degrés à travers les saisons. De plus, c’est une île volcanique au sol très fertile qui a la chance d’être abondamment arrosée grâce à sont profil élevé culminant à plus de 1 800 mètres d’altitude. Malheureusement pour la culture, l’île a le défaut de ne posséder quasi aucune plaine, aucun terrain plat où faire croître les cultures. Qui plus est, lorsque les pluies tombent, elles dévalent les pentes, se transforment en torrents et se jettent à la mer sans avoir fait profiter le paysan. Les habitants se sont donc mis à un travail ardu, dangereux et héroïque : construire des terrasses sur les flancs à pic des centaines de vallées qui entourent l’île et à creuser des canaux horizontaux, perpendiculaires à l’écoulement de l’eau, qui captent les eaux de ruissellement et les font voyager à une vitesse qui permet aux agriculteurs de s’en servir pour arroser et s’abreuver. Ces canaux de pierre et de béton ont tous une bordure d’une largeur allant de 25 à 40 centimètres permettant à un marcheur de s’y promener.
Nous arrivons donc à l’entrée de la Levada do Norte. Petite déception de ma part en commença la randonnée : la levada est couverte de dalles de béton et longe des cours arrière mal entretenues. Ce sera de courte durée car nous arrivons dans une zone bordée de vignes et de charmantes maisonnettes.

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Puis, une autre zone où la levada, enfin découverte et à l’air libre, laisse découvrir que ces canaux ne captent pas seulement l’eau, mais également les déchets qui tombent de la colline. Ce sera aussi de courte durée car au prochain tournant, nous quittons complètement la civilisation pour nous retrouver sur un sentier bien peu large bordé d’une forêt dense à droite et d’une pente verte et bien abrupte à gauche qui plonge vers ce que nous devinons être une rivière. Je demande à Zoé de marcher devant moi afin de voir venir le danger, qui ne tarde pas. Heureusement, elle demeure très consciente de ses limites et du danger et stoppe lorsque la levada donne directement dans le vide sur la gauche. Je lui tiens alors une de ses deux mains levée au dessus de sa tête en me penchant au-dessus tout en prenant garde de ne pas lui marcher sur les talons. Au bout des deux vallées que nous contournerons, la levada passe sur un petit pont qui lui permet de continuer sa route sans couler au fond de la gorge du ravin. Partout, l’eau ruisselle, donnant naissance à une végétation aussi dense que variée. Ça sent le pin et la fougère. C’est là qu’elle et moi découvrirons que les jolis boutons de manteau qui traînent par terre sont en fait les fruits de l’eucalyptus. Jusqu’au prochain village, nous ne croiserons que deux randonneurs. Zoé me fera remarquer quelques fois qu’elle a mal aux jambes ; je lui réponds que moi aussi, sans faire de commentaire sur mon mal de dos acquis à force de lui tenir la main.

La randonnée, qui devrait prendre une heure et demie à un adulte, nous en prends trois et demi, grâce au régime à vitesse variable et à arrêt fréquents de ma petite protégée. Enfin nous croisons une route et entrons dans un petit village, à la recherche de l’arrêt d’autobus. C’est là que la chute eu lieu, sur de l’asphalte bien plate. Zoé s’est prise une semelle sur le rebord d’un caniveau et s’est étalée de tout son long. Les genoux et les mains en sang. Vers 17h30, nous montons dans le car qui nous ramène à Funchal et dans lequel Zoé s’endormira après cinq minutes de route. En tout, nous n’aurons fait que quatre ou cinq kilomètres, mais je suis moi aussi épuisé.
Une semaine plus tard, nous décidons d’attaquer une autre randonnée, celle de la descente du belvédère de Eira do Serrado jusqu’au village de Curral. Là encore, nous prenons un car qui nous mène jusqu’à un belvédère situé à plus de mille mètres d’altitude. Moi qui croyais avoir eu toutes les sensations possibles avec la première balade en car, je n’avais rien vu encore. Cette route vous coupe le souffle à chaque virage, et le parapet de béton qui la borde me paraissait ridicule vu de cette auteur.

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Petit tour au belvédère qui nous offre une vallée magnifique entourée de véritables murs avec là bas, en bas, tout en bas, de petits point rouges et blancs : ce sont les maisons de Curral qui donnent l’impression d’être sous nos pieds tellement c’est à pic.

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Pour l’atteindre, Zoé et moi prendrons un sentier qui descend directement sous le belvédère et nous amène à quatre cents cinquante mètre plus bas en altitude. C’est là que les chaussures de marche valent leur pesant d’or, car même si le sentier est très bien entretenu, ce sont quand même des dizaines de virages en épingle qu’il nous faut négocier pour descendre avec, à chaque virage, une vue imprenable sur cette vallée-cathédrale.

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Le risque de glisser pour Zoé qui n’est pas une athlète particulièrement douée pour son âge – elle a commencé à marché à 22 mois ! – est bien réel et je lui tiens la main pour toute la descente, changeant de côté à chaque virage afin de toujours me poster entre elle et le vide. Résultat : Zoé en a marre une fois arrivée en bas mais aura ben mérité sa glace achetée au snack-bar de Curral tandis que Marc a chuté deux fois, la première en enfonçant la jambe jusqu’à la cuisse dans le vide en prenant un fourré flottant pour un sentier, et la deuxième en enfonçant la main et le bras dans les ronces afin de bien marquer la journée dans ses souvenirs et sur sa peau. Lui aussi aura bien mérité la succulente soupe de châtaignes servie au snack-bar. Au retour en car, Zoé s’endormira en dix minutes.

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