Traverser aux Baléares en 35 heures : Wô les moteurs !

Cap sur les Baléares : deuxième traversée importante en famille, le double de ce que nous avons fait pour nous rendre en Corse. Nous sommes plus confiants, plus expérimentés et la couverture météo est excellente, on annonce des vents du sud-est de force 2 à 4 pour les prochains jours. Cette traversée de 180 miles nautiques devrait nous prendre environ 35 heures, nous devrions arriver le lendemain vers 20 heures 30 juste avant le coucher du soleil et avec de la chance nous pourrons faire un peu de voile puisque les vents seront favorables.
Nous levons l’ancre à 7 heures 30 le matin, les filles dorment encore. La mer est calme, à peine quelques ridules pour nous signifier qu’elle est toujours en vie, nous débutons notre traversée au moteur en espérant pouvoir bénéficier de la brise de mer un peu plus tard.

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Quelques heures se sont écoulées et nous ne distinguons déjà plus la Sardaigne, que du bleu à perte de vue, un dégradé d’azur qui nous transporte à la fois sur l’eau et au septième ciel. Soudain Poséidon nous livre un cadeau de bienvenue, un gros thon prénommé Germon qui fait 68 cm, nous trouvons qu’il a fier allure avec ses longues nageoires. Marc le filète proprement et nous savourons cette chaire fraîche à peine grillée avec un soupçon d’huile citronnée, un délice !

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Le moral, déjà haut, prend un bond quand nous apercevons un banc de dauphins qui s’amusent autour du bateau, ils sont une bonne vingtaine à faire des cabrioles et nous comprenons leur excitation lorsque nous apercevons clairement de gros poissons tout autour de nous. Nous sommes inquiets d’avoir blessé un de nos copains lorsqu’en remontant notre ligne nous constatons avec chagrin qu’elle a été coupée. Comme ils semblent toujours s’amuser, nous concluons que rien de grave ne s’est passé.
La journée se passe merveilleusement bien, une fin de journée sous spi, cette voile ballon qu’on surnomme affectueusement la voile du bonheur.

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Nous n’avançons pas très vite mais nous profitons de cette bénéfique quiétude pour déguster un excellent ceviche en entrée suivi d’escalopes et tagliatelles sauce tomate. Nous contemplons le coucher du soleil, puis le lever des étoiles. Marc, plein d’à propos, nous glisse en douce une musique qui ajoute à l’émotion du moment : Ballade à Toronto de Jean Leloup… « Tant qu’il y aura des étoiles… ». Mes filles se pressent contre moi, ma gorge se serre, j’apprécie toute la chance que j’ai d’être ici au milieu de cette mer scintillante. Zoé camoufle un petit sanglot, elle me glisse à l’oreille qu’elle est émue parce qu’elle est trop bien. Nous nous laissons bercer un moment puis vient le temps où je passe les rênes à Morphée qui sait si bien s’occuper des petits anges endormis.

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Je fais une sieste d’une demi-heure pour ensuite faire mon premier quart qui sera de 23 heures à 2 heures. Nous avons décidé cette fois-ci de répartir équitablement les segments de veille en blocs de 3 heures. Je passe une des plus belles nuits de ma vie sous un ciel étoilé et une brise légère qui me rafraichit juste ce qu’il faut… Si je compare avec la dernière fois où j’étais bien emmitouflée dans une couverture polaire avec mon manteau en goretex, ma tuque et mes mitaines…Changement d’ambiance ! Cette fois-ci, la lune tarde à se montrer, je l’ai vue faire la grasse matinée la veille alors je ne suis pas très surprise. La nuit est calme et le moteur nous propulse vers Minorque sans faire d’histoire. Georges est toujours aussi fiable, il garde son cap autour de 257 degrés. De temps à autre je dois corriger de quelques degrés pour compenser la faible dérive.

Les rencontres seront plutôt rares et pas du tout menaçantes, jamais nous n’aurons à changer de cap. De grosses bulles fluorescentes vertes surgissent de part et d’autre du bateau et me surprennent à chaque fois. Même si je sais pertinemment que ce n’est que du photoplancton, je suis impressionnée par sa taille et sa luminosité.
Puis, après une heure, je décide de me dégourdir les jambes, la musique complice de mon délire, je me mets à danser frénétiquement en ressentant un intense sentiment de liberté. Je danserai pendant plus d’une heure jusqu’à ce que j’aperçoive mon capitaine interloqué dans l’embrasure de la descente. Bon d’accord j’ai l’air un peu folle mais il m’a déjà dit que c’est pour ça qu’il m’aime ! Le ciel me fait penser à un bol de céréales tant sa voie lactée est prononcée, je vérifie si la comparaison est pertinente, je me sers un bol puis je vais me reposer quelques heures.
Le lendemain matin, nous tenterons de hisser les voiles, il semble y avoir un peu de vent… Faux espoir, Éol a laissé sa place à pétole, heureusement que le pétrole nous aide à avancer. Avec toutes ses heures de moteur, notre vaillant capitaine vérifie l’huile après le dîner, cette procédure de sécurité est plus que pertinente puisqu’il doit en ajouter. Il poursuit sa ronde de vérification en inspectant le filtre à eau de mer, par précaution il ferme la vanne et jusqu’ici tout est beau. Marc repart le moteur à 12 heures 20.

Quelques 10 minutes plus tard, il coupe le moteur net, dévale l’escalier le regard paniqué en exprimant plusieurs jurons recherchés et bien sentis. J’aperçois de la fumée blanche dans la cabine arrière, une odeur de brûlé perturbe ma tranquillité d’esprit… Vent d’inquiétude à bord… Marc vérifie le moteur et m’explique ce qui c’est passé, il avait tout simplement oublié de rouvrir la vanne qui permet à l’eau de mer de refroidir le moteur ce qui a fait griller la pompe. Je suis rassurée pour notre sécurité, même s’il y a eu surchauffe, il n’y a pas d’incendie à bord mais pas de moteur non plus et nous ne connaissons pas encore l’étendue des dégâts.

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Il faut voir d’abord le bon côté des choses, nous avons de l’eau et des provisions à bord pour des jours voir des semaines et nous avons nos voiles pour nous propulser… À condition bien entendu qu’il y ait du vent…Et le vent finit toujours par se montrer le bout du nez… Un jour ou l’autre !
Pendant que Marc s’affaire à réparer la pompe à eau de mer, plié en quatre dans la cabine et suant à grosses gouttes, je m’occupe du règlage des voiles toute seule comme une grande. Je réussirai à faire avancer le bateau de peine et de misère avec des pointes à 4,5 noeuds ! Il y a en moyenne 3 noeuds de vent (ce qui veut dire plus ou moins et moins de 3 noeuds ce n’est pas beaucoup !). Bref, on avance à pas de tortue, pas étonnant que j’aie pu apercevoir une très grosse tortue de mer juste sur notre flanc bâbord. Le safari marin se poursuit, nous croisons une grosse baleine ! Après vérification dans un livre nous saurons que c’était un rorqual commun. Elle souffle tout près du bateau et nous pouvons l’admirer dans toute sa splendeur à une distance respectable pour notre sécurité. Un peu plus tard j’entends encore un souffle, un banc de dauphins, une espèce différente de la précédente, à la dorsale beaucoup plus pointue, ils sont nombreux et passent tout près de nous. Ils s’éloignent mais nous les voyons s’entraîner au saut en hauteur pendant presqu’une heure. Puis, une colonie de vacances surprenante nous visite, des petites guêpes pas très alertes qui se laissent tuer du bout des doigts. Nous en tuerons une trentaine, elles semblent accablées par la chaleur et un peu perdues, elles ont dû voler très longtemps pour se perdre jusqu’à nous !

Le vent faiblit encore, la mer est un miroir, il fait chaud et le moral est un peu moins haut. Nous ne sommes pas découragés, juste un peu fatigués, nous n’avons pas beaucoup dormi trop occupés à faire avancer le bateau ou à réparer le moteur. Je fais une salade niçoise avec du… Thon ! Les filles ont été adorables, elles se sont bien occupées ensemble et nous ne les avons pratiquement pas entendues, elles s’endorment encore excitées de leur journée passée à « Marineland » !

Bon côté mécanique, voyons ce que ça dit… De bonnes nouvelles en perspective, nous avons confiance en notre capitaine, ses cours de moteur lui sont bénéfiques et il réussit à réparer le tout de main de maître. Nous avons maintenant un moteur qui fonctionne, il est 22 heures et nous repartons sur cette mer qui se prend vraiment pour un lac. Ouf ! Quel soulagement ! On recommence les quarts dans une ambiance décontractée mais très différente de la veille.

Durant mon quart, je verrai à nouveau le lever de la lune qui s’élèvera dans un banc de brume, j’entendrai et verrai un mammifère marin non-identifié près du bateau, je verrai un bateau de pêcheur foncer droit sur nous à toute vitesse (peut-être pensait-il que nous étions en problème…et voulait nous aider !), j’écouterai de la musique d’Énya et aurai un peu la trouille.

Marc vient me réveiller vers 3 heures du matin, nous décidons d’attendre le lever du jour pour arriver au port de Mahon. Donc, nous arrêterons le moteur jusqu’à ce qu’il fasse assez clair. Nous distinguons très bien les nombreux phares, les lumières de la ville, les feux de position des bateaux qui circulent près de l’île… Soudain, je vois une très grosse explosion rouge sur la pointe nord-est de l’île, non loin du phare. Marc sceptique me demande de décrire ce que j’ai vu et commence à blaguer sur mon imagination fertile. Puis, à son tour, il voit l’explosion, elle est rouge et elle est située exactement là où je lui ai dit… C’est un feu d’artifice à 3 heures du mat’ au milieu de nulle part !
Dès que les premières lueurs de l’aube apparaissent, nous repartons en direction du port.

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Le matin est tranquille, nous remontons le long bras de mer qui nous mène jusqu’à la ville encore endormie. Après 49 heures de navigation, nous accostons tout en douceur au quai en plein centre-ville face à un restaurant typiquement Minorquin nommé Nashville ! Nous sommes fatigués mais satisfaits de notre comportement marin et de cette traversée riche en émotions de toutes sortes.

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