Comment se faire des amis à voile

Nous avons quitté Puerto Oropesa avec la ferme intention de tailler de la route afin de se rapprocher de se que nous croyions être une côte, la Costa del Sol, plus propice aux mouillages forains que ne l’a été la côte est-ibérique depuis Barcelone. Une virée de 180 milles que nous ne sommes pas près d’oublier, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, un vent plutôt faible, qui vient exactement de la direction où nous voulons aller. Après quelques mois en Méditerranée, nous en sommes venus à la conclusion que le vent vient toujours de l’endroit où vous voulez aller, à moins qu’il n’y en ait pas. Mais quand un clapot court se lève en après-midi, nous commençons à trouver la navigation un peu plus pénible, surtout que ce clapot va se prolonger toute la nuit.

Une nuit de navigation plutôt fatigante car les Espagnols sont très friands de poissons et de calmars et que, pour assouvir leur faim, une flotte de bateaux de pêche courre les côtes durant la nuit, certains utilisant de puissants projecteurs qui masquent complètement leurs feux de position et qui nous laissent songeurs quand à la nature de ces vaisseaux qui illuminent la nuit. Sont-ce des bateaux de l’armée en manoeuvres hautement secrètes et militaires ? Sont-ce des chalutiers tirant en groupe des filets de surface énormes où nous risquerions de nous prendre ? Bref, la navigation se veut une constante vigie, des détours, de l’écoute à la radio VHF.

Le lendemain matin, la mer s’est aplatie, et le soleil brille fort. Dans mes petites activités de contrôle, il y a entre autre celle de vérifier les jauges, dont le gasoil. Puisque nous avons fait le plein en quittant les Baléares, et que nous n’avons fait qu’une quarantaine d’heures de moteur depuis, il n’y a pas de souci de ce côté. Sauf qu’en regardant la jauge, je la vois plus basse que je ne l’aurais cru. Ces jauges ne sont pas des outils de haute précision, et de plus, nous n’avons que deux pleins d’expérience sur le sujet. Je me mets donc à fouiller fébrilement dans le livre de bord pour calculer le nombre d’heures depuis le plein (pas de problème), puis le nombre de litres embarqués au dernier plein (beaucoup), et finalement le nombre d’heures de moteur faites avant le dernier plein (oups). Ces savantes recherches me disent que nous n’avons peut-être plus beaucoup de gasoil. Je stoppe donc la machine à bruit et hisse les voiles. Il n’y a pas beaucoup de vent, mais la mer est belle et après une nuit complète au moteur, voilà qui fait du bien.

Nous tirons donc des bords dans une mer qui devient de plus en plus dure. Le temps est beau, mais avec 20 noeuds de vent, toujours de la mauvaise direction, l’après-midi commence à se faire longue. Je décide donc, voyant devant nous le profil de Torrevieja, notre destination, de démarrer le moteur pour les quelques milles qui restent, estimant qu’il devrait nous rester assez de combustible pour une dizaine d’heures. La mécanique démarre, puis après 1 minute, elle s’arrête. Sans que je ne lui aie demandé quoi que ce soit. Petit coup de démarreur, mais rien n’y fait. Je demande donc à Martine de venir me voir dans le cockpit, trouvant déplacé de crier devant les enfants que nous sommes dans le pétrin. Je lui explique donc, très calmement, que le moteur ne veut plus démarrer, et qu’il s’agit peut être d’eau ou de cochonneries gisant dans la partie basse des réservoirs qui ont bouché la tuyauterie, ou d’une panne sèche, mais que de toutes façons ça veut dire de trouver un abri à la voile. Mais voilà, cette côte Espagnole n’a justement pas d’abris où mouiller, encore moins à la voile. Pas question d’entrer dans une marina à la voile et pas question que je me mette la tête dans le moteur avec cette mer hachée, et si près de la côte. De toute la côte, il n’y a que deux ou trois ports où il est possible de mouiller, et Ô chance, Torrevieja est un de ceux-là. Bien que je n’aie jamais jeté l’ancre à voile de ma courte carrière de skipper, je me sens rassuré. On ne peut pas en dire autant de Martine, qui ne dit mot, mais qui a développé une migraine carabinée et ne semble pas du tout dans son assiette, blême et nauséeuse. Les filles ne sont pas très resplendissantes non plus, le renforcement du clapot les ayant pris de court. Nous tirons donc des bords, dans une mer qui se creuse, et avec un vent qui monte maintenant à 25 noeuds. Premier vrai test pour Projet Bleu dans la brise, qu’il passe haut la main. Il file à 6-7 noeuds, au près serré, dans le clapot, et remonte très bien le vent. Pendant les deux heures précédant notre arrivée à Torrevieja, je révise le plan du port et le plan d’attaque pour nous ancrer sans moteur. Nous abaisserons le génois à l’entrée du port et continuerons avec la grand-voile à deux ris dans l’avant port où nous devons mouiller. Nous remonterons le vent pour aller perdre notre erre juste où nous voulons nous arrêter. Je courrai à l’avant pour descendre l’ancre sans l’aide du guindeau, en débrayant le barbotin.

J’appelle la marina et discute avec Eduardo qui me confirme que nous pouvons nous ancrer chez eux. Voilà une bonne chose, car nous sommes dans une situation, assez peu commune chez nous, où nous n’avons pas de plan B. À l’approche du brise lame qui garde l’entrée du port, mon coeur bat beaucoup plus vite qu’à l’habitude. Le brise lame cache l’entrée et nous ne savons pas trop à quoi nous attendre. Bien des ports dans le passé nous ont réservé des surprises : mouillage bondé, constructions neuves, nouvelles bouées, moins d’espace que prévu, etc. Celui sera-t-il comme le livre le décrit, et comme j’en rêve depuis les deux dernières heures ?
Je roule le génois et nous commençons l’approche en faisant un long arc de cercle qui nous permettra de mieux apprécier la passe de l’entrée. Je suis soulagé et j’ai un regain d’énergie : la passe est assez large pour deux cargos et l’avant port semble spacieux avec peu de mats en vue. Je décide de laisser Martine à la barre et de prendre l’écoute de grand-voile afin de contrôler notre vitesse, car j’estime qu’avec un vent arrière de 20-25 noeuds, il est trop facile de prendre de la vitesse. En bordant la voile je nous ralentirai. En plus, je serai mieux placé pour aller mouiller l’ancre au moment opportun. Cela ne nous empêche pas de passer l’entrée à 5 noeuds, ce que nous ne ferions pas au moteur. Comme à l’habitude dans un mouillage nouveau, nous faisons un grand tour pour contourner les bateaux déjà à l’ancre et mieux apprécier l’endroit où nous devrions mouiller la nôtre. Nous passons le groupe par le côté, vent arrière, puis nous les contournons par derrière, vent de travers, et nous identifions l’endroit idéal, là, droit devant. Mais voilà un réflexe de marin à moteur. Car de là, droit devant, vient aussi le vent. En trois longueurs de bateau, Projet Bleu n’a plus d’erre, et nous sommes beaucoup trop près de ce gros catamaran devant lequel nous devions mouiller trente mètres plus loin. Je pars à la course vers la proue et je débraye le barbotin. L’ancre ne tombe pas, je dois donc l’aider à se dégager ce qui nous fait perdre de précieuses secondes. Enfin elle tombe et je laisse filer de la chaîne sans trop remarquer la longueur. Malgré les trois mètres d’eau, il n’y avait pas assez de chaîne, et l’ancre n’a pas tout de suite croché le fond de vase, de sorte que le gros catamaran se retrouve à dix, puis cinq, puis zéro mètres de nous… Déjà à dix mètres, Martine et moi avions remarqué le petit drapeau bleu-blanc-rouge, ce qui nous facilite les communications. Je leur crie que je n’ai plus de moteur et voilà que commence le ballet de pare-battages pour ne pas cogner leur coque en polyester. Après quelques manoeuvres d’évitement, et après avoir vaguement pensé utiliser leur annexe munie d’un hors-bord de quarante chevaux pour nous remorquer, le skipper du catamaran décide d’aller mouiller plus loin, nous laissant confondus en excuses et plantés juste à l’endroit où ils pensaient paisiblement passer la prochaine nuit avant que ces fous à voile ne viennent jouer au chien dans un jeu de quille dans ce port.

Les Français sont reconnus de par le monde pour savoir engueuler un étranger pour bien moins que ce que nous avions fait là. Et pourtant, pas un mot désagréable, que des offres d’aide et des signes compréhensifs. Le lendemain matin, le skipper est venu à la nage jusqu’à notre jupe arrière pour se présenter, Hubert, de même que le benjamin de la famille, Jean-Baptiste, qui, du haut de ses trente mois, a su charmer la fibre maternelle de nos filles. Le soir même, nous prenions l’apéro dans le cockpit dudit catamaran, Natibou, et faisions connaissance avec une sympathique famille d’expatriés, qui ont passé les quinze dernières années partout sauf en France. Depuis, nous nous sommes revus à Estepona, dernière étape Espagnole, et nous tenons Hubert et Charlotte au courant de nos déplacements en espérant que nos routes se croisent encore.

Voilà donc la technique pour faire connaissance à voile.

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